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La Bible et la vie

> Lettre d'une mère de famille exilée

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Yolande Boinnard
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Moi, Tamar, j'écris cette lettre à mes parents bien-aimés Manassé et Rouhama, à Beth Shèmèsh, en Judée. Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, qu'II pardonne tous nos péchés, qu'Il bénisse son peuple, la terre d'Israël et la Ville Sainte, dévastée par l'ennemi – maudit soit son nom !

Notre santé est bonne, grâce à Dieu – béni soit-Il ! Nous ne manquons de rien, mon cher mari Jacob gagne notre pain en exerçant son métier de scribe. Vos deux petits enfants vont bien. Esther va sur ses cinq ans, et Josias vient de fêter son septième anniversaire. Mon cœur ne cesse de saigner à la pensée que vous ne verrez jamais leur visage, et qu'ils ne fouleront jamais la terre de nos ancêtres. A l'heure qu'il est, Esther parle mieux l'araméen que l'hébreu !

En cette fin du mois d'Adar, la nouvelle lune de printemps s'approche. Une fois de plus, cette année, nous ne pourrons fêter la Pâque. Mon âme est triste à en mourir ! Je ferai des pains sans levain – des pains de misère, pour nous qui ne sommes pas arrachés à la captivité, comme le furent nos pères lorsque le Seigneur les arracha à l'Egypte qui les maintenait en esclavage.

Mais nous ne sacrifierons pas l'agneau. Jacob – que Dieu le garde – affirme qu'il nous est interdit de le faire en terre étrangère, qu'il faut attendre de revenir à Jérusalem et de reconstruire le Temple. Seuls les prêtres, les kohanim, sont autorisés à abattre l'agneau, et ils ne peuvent le faire que dans l'enceinte du Temple. Autant dire que jamais plus je n'apprêterai l'agneau pour la famille en fête : même si certains prétendent que Dieu ne nous abandonnera pas pour toujours sur cette terre d'exil, quant à moi j'ai peine à croire que je reverrai Jérusalem. Et où prendrais-je le courage de traverser à nouveau ces déserts qui séparent Babylone de la terre où je suis née ?

Je pleure au souvenir de Pâque telle que nous la célébrions, dans les chants et la joie, lorsque nous vivions tous ensemble à Beth Shémesh, et que tu présidais, Père, la table familiale ! Je peine à écrire ces mots. J'ai honte de ne plus pouvoir célébrer le rituel en l'honneur de notre Dieu – béni soit-Il. J'ai honte que Dieu nous ait abandonnés, punis, j'ai honte parce qu'Il n'est pas avec nous sur cette terre de Babylone. J'ai honte et je suis perdue. Mes parents bien-aimés, pensez-vous que je blasphème ? Tu nous l'as enseigné ainsi, Père : le Saint – béni soit-Il – a choisi le pays de Judée pour y installer sa Maison et pour y demeurer jusqu'à la fin des jours. Vous êtes restés proches de Lui, nous sommes loin de Sa face. La détresse nous accable !  

Pour en revenir à la Pâque, ici, certaines familles pensent avoir le droit de sacrifier l'agneau. Ils disent que lors de la première Pâque, en terre d'Egypte, il n'y avait ni Temple ni prêtres. Ils disent que chaque père de famille a pris un agneau de son troupeau, l'a abattu selon les règles, et l'a fait apprêter. Qu'ils l'ont alors mangé juste avant le départ. Ils disent qu'ici, nous sommes semblables à nos pères en Egypte – non que nous soyons maltraités, mais nous sommes un tout petit troupeau perdu loin de sa terre, et qui ne peut espérer la liberté que de l'amour infini de Dieu. Que le Saint Lui-même – béni soit-Il – nous accompagne dans notre exil, et que rien n'est plus grand que Sa miséricorde, qu'Il nous chérit comme une mère chérit ses enfants. Ils disent qu'il est bon de fêter  la liberté qu'Il a donnée autrefois à notre peuple, même si aujourd'hui nous sommes en captivité.

Certains sacrifient aussi l'agneau, pour d'autres raisons. Ils croient que si nous voulons être délivrés à notre tour, il nous faut célébrer scrupuleusement tous les rites de la Pâque, qu'ainsi nous obtiendrons de Dieu qu'Il nous sauve.

L'année dernière, nos voisins ont ainsi fêté la Pâque. Ils ont demandé à un homme qui connaît bien les règles de sacrifier l'agneau, et ils l'ont mangé, avec les pains sans levain et les herbes amères, en chantant les Psaumes d'action de grâce. Ce qui nous a beaucoup choqués, Jacob et moi, c'est qu'ils ont invité au repas rituel des amis à eux qui sont Babyloniens. Ils vont donner leur fille en mariage au fils aîné de cette famille. Nous ne comprenons pas pourquoi ils agissent ainsi. Nous avions de bonnes relations avec eux, mais maintenant nous ne savons plus que penser, et nous leur parlons le moins possible. C'est vraiment dur : nous sommes déjà si isolés, et notre solitude est aujourd'hui encore plus douloureuse, parce que nous nous trouvons en désaccord sur les choses essentielles, nous nous brouillons avec des gens de notre propre peuple, qui ont traversé les mêmes épreuves que nous…

J'aurais tellement besoin de parler avec vous de tout cela. De savoir ce que vous en pensez. De recevoir de vous un peu de votre sagesse. Comment rester fidèles ? Racontez-moi comment se passe Pâque pour vous, là-bas en Judée. Allez-vous à Jérusalem, bien que le Temple ait été rasé ? Sacrifiez-vous l'agneau ? Mes frères et mes sœurs viennent-ils partager avec vous le repas rituel ?

Mes parents bien-aimés, je m'en veux de vous écrire une lettre aussi pleine de tristesse et de désarroi. Qu'allez-vous penser de moi ? Dans toute cette souffrance, ce qui m'aide à tenir bon envers et contre tout, c'est l'amour de Jacob, d'Esther, de Josias. C'est de savoir que malgré la distance, vous me conservez votre amour. Je vous redis toute mon affection, tout mon respect ; et malgré ce que je viens d'écrire, je persiste à prier Dieu qu'il vous garde en bonne santé, qu'il prolonge vos jours sur la terre qui est la vôtre. Jacob, Esther et Josias vous saluent avec beaucoup d'affection.

Votre fille, Tamar

Fait à Nippour, le 25ème jour d'Adar.

 


©Yolande Nicole Boinnard 2011. Texte composé dans le cadre de l'Animation Biblique Œcuménique Romande.

 
           
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